C'est une cabine campée sur une dune à dix mètres du fleuve. Les herbes sèches sont battues par le vent et les rouleaux laissent une traînée de mousse crépitante sur les galets gelés. On ne voit pas la rive opposée, happée par le plafond bas des nuages noircis par une pluie qui s'éclate au large. Ils poussent la porte, excités comme des adultères en perdition. Il ressemble au fils de Gengis Khan. Elle a tout d'une bohémienne rousse. Entre son sang berbère et celui bouillonnant des ancêtres irlandais qui ont combattus sur tous les champs, il ne reste de l'espace que pour une tendresse mue par la passion. Il referme la porte du talon et ses mains arrachent l'écharpe de laine turquoise, le bonnet tibétain et les lunettes qui lui donnent cet air sérieux qui détonne avec ce qu'elle est vraiment. Elle s'attaque à ses lèvres dessinées comme un ourlet et mordille la barbe naissante. Un feu brûle déjà dans la truie. Le chalet sent l'humidité et le sel, comme celui qu'elle goûte sur la peau de son cou. Elle se perd dans l'odeur que renferme son gilet de laine trop grand et elle se sent transportée de l'intérieur en même temps qu'il la soulève pour la déposer sur le lit. Elle tangue. Il ne pense à rien d'autre qu'à ce corps qu'il peut dénuder entre deux rafales. Il dirige ses gestes au même rythme que les vagues qui grondent derrière la porte, il guette sa respiration, il la boit et il dévore autant la texture de ses seins que la brûlure de son regard, qui le capture et le délivre.
C'est une nuit sans lune sur un rivage battu, des heures bleues qui suintent en laissant des traces rondes sur les oreillers, des égratignures sur les mollets et des cernes luisants sur la peau tendue de leur ventre. Les mots ne sont pas nécessaires, ils s'inscrivent à l'encre invisible dans la chaleur de leurs corps enroulés, de ses bras refermés, derrière son genou et dans les boucles répandues sur son torse. Le silence sert de refuge à ce qui est inutile, aux pensées inconsistantes qui s'évadent et à tout ce qui pourrait les retenir de s'aimer. Le vin rouge parfume leurs lèvres et ils rient en roulant dans les miettes de pain qui rendent les draps piquants. Elle ouvre les rideaux et danse nue devant la fenêtre, une veilleuse en forme de coquillage nacré découpe son corps contre la mer et il se sent transporté en la regardant, les bras relevés derrière la nuque, les yeux plissés d'un désir qui ne le quitte pas. Il n'y a plus d'âge, plus de temps, plus de distance ni de retenue. Il se lève pour danser avec elle, l'aurore naît au bout de la pointe. Le vent souffle toujours et entre eux, un sentiment naît.
vendredi 25 octobre 2013
lundi 14 octobre 2013
Action de Grâce
Sillonner la plage à la recherche de bois de grève polis et séchés par le vent marin. Ramener des arbres entiers déracinés puis portés d'on ne sait où par les courants, projetés sur la grève par les fortes marées de l'automne qui avance. Ériger un immense tipi entre les rochers comme une oeuvre commune dans laquelle chacun met du sien. Elle pense que l'énergie de toutes ces mains ajoute une ardeur particulière au feu qu'elle allume du premier coups, l'écorce parcheminée et les brindilles de sapin s'enflammant en formant une colonne d'étincelles qui se fondent au ciel encore bleu. Il y a un moment de silence où tous les regards se perdent dans le dessin que forment les flammes. C'est l'instinct ancestral qui remonte, le pouvoir des couleurs mouvantes et de la chaleur qui amène la tête ailleurs. Voilà pourquoi elle tient tant à ces rituels païens qu'elle provoque aux passages des saisons et lors des fêtes qui scandent le calendrier des croyants. Elle aime plus que tout ce temps d'arrêt où chacun réfléchit à ses chances et prend conscience des autres sans qui la vie serait plus rude. C'est le pouvoir de la gratitude, un instant de reconnaissance, une manière de s'attarder à l'essentiel pour balayer les écueils et ces douleurs qui traînent toujours plus ou moins dans les heures de solitude. Reconnaître le bonheur c'est le prolonger, lui donner de l'élan et le propager. Voilà pourquoi ils notent leurs remerciements sur des bouts de papier qu'ils jettent dans le feu, ravis de voir la fumée les dissoudre sur les ailes des envolées d'oies sauvages qui passent au même moment. La symbolique des migrations ne leur échappe pas. Elle appelle au courage et aux longs voyages qu'on ne peut accomplir qu'avec les autres, et à cette force qu'on ne peut trouver qu'en soi.
jeudi 10 octobre 2013
Mesurer l'étendue des ombres
Pendant qu'elle te baise tu revois en flash-backs cette grotte que vous aviez trouvée malgré l'entrée dissimulée par les broussailles auxquelles s'accrochaient encore de minuscules morceaux de chair sur les épines sèches. Vos semelles roulaient sur les pierres rondes dans la montée, jusqu'à ce qu'elle glisse et se fracasse les genoux contre une faille assez grande pour laisser passer un homme. Un hasard. En t'écorchant les épaules dans le goulot crayeux, tu as été surpris de découvrir un antre immense, sculpté dans la pierre et envahi d'âmes dont les pouces avaient laissé des empreintes sur les murs. Un abri souterrain mais ouvert à son extrémité sur l'horizon palpitant des feux qui embrasaient le maquis. Planté devant ces aurores mouvantes, les cils engourdis par la poussière âcre portée par les vents de la mer, les semelles accrochées à la paroi, tu sentais la texture anguleuse de la pierre et tes doigts égratignés par une emprise vide. Elle était juste là, debout à tes côtés, les cheveux emmêlés aux perles de sueurs qui luisaient sur son cou. Muette. Tu trouvais les contours de sa silhouette émouvants dans le jour déclinant. Ta main avait quitté la roche pour agripper sa hanche, et les échos de ses soupirs avaient rebondi sur les murs pour te revenir dans les tympans comme les rythmes hallucinants d'un djembé. La nuit vous avait laissé couverts de morsures, de salive et de sperme, le dos éreinté et les fesses marquées par la rudesse du sol.
Cette image lointaine te permet maintenant de mesurer toute l'étendue des ombres qui cantonnent depuis des mois le son de sa voix à la stricte portée d'une larme que tu vas chercher, du bout de la langue, sur la commissure de son oeil à demi-fermé. Comme si tu ne pouvais empêcher le sable de rayer sa rétine. Ta bouche est plombée par une pâte dans laquelle tu moulerais volontiers ses seins pour fossiliser le détail de ses mamelons, les poils blonds qu'elle n'arrache pas par superstition et ces sillons graveleux sur lesquels tu aimes t'attarder. Son corps transporte des frémissements qui t'émeuvent parce qu'ils rappellent la force qu'il manque à tes bras pour te hisser par la cheminée érodée des siècles de silence. Ton haleine est galvanisée par l'angle de la lumière d'un feu sur les mèches qui caressent ton torse, tu te casses le cou pour en voir les volutes sur le plafond de ta chambre ou colmater les craques du plâtre qui s'effrite. Tu respires entre ses cuisses en laissant la buée s'accrocher aux grains de beauté qui forment des chapelets émiettés. Ses ongles incandescents chassent encore les traces baveuses des autres sur ta peau. Toutes les odeurs animales te remontent à la gorge et c'est en formant un étau autour d'elle que tu peux enfin pénétrer les couches sépulcrales qui la retiennent de t'aimer comme tu l'avais aimée, dans cette grotte troglodyte suspendue.
Cette image lointaine te permet maintenant de mesurer toute l'étendue des ombres qui cantonnent depuis des mois le son de sa voix à la stricte portée d'une larme que tu vas chercher, du bout de la langue, sur la commissure de son oeil à demi-fermé. Comme si tu ne pouvais empêcher le sable de rayer sa rétine. Ta bouche est plombée par une pâte dans laquelle tu moulerais volontiers ses seins pour fossiliser le détail de ses mamelons, les poils blonds qu'elle n'arrache pas par superstition et ces sillons graveleux sur lesquels tu aimes t'attarder. Son corps transporte des frémissements qui t'émeuvent parce qu'ils rappellent la force qu'il manque à tes bras pour te hisser par la cheminée érodée des siècles de silence. Ton haleine est galvanisée par l'angle de la lumière d'un feu sur les mèches qui caressent ton torse, tu te casses le cou pour en voir les volutes sur le plafond de ta chambre ou colmater les craques du plâtre qui s'effrite. Tu respires entre ses cuisses en laissant la buée s'accrocher aux grains de beauté qui forment des chapelets émiettés. Ses ongles incandescents chassent encore les traces baveuses des autres sur ta peau. Toutes les odeurs animales te remontent à la gorge et c'est en formant un étau autour d'elle que tu peux enfin pénétrer les couches sépulcrales qui la retiennent de t'aimer comme tu l'avais aimée, dans cette grotte troglodyte suspendue.
mardi 1 octobre 2013
La gravité et l'espoir
J'ai de la peine pour toi, mon ami. Il y a tellement d'ombres qui s'accrochent à tes poils, tellement de notes graves dans le grain de ta voix. Tellement d'effondrements. Tes épaules ont l'air si fortes sous les dessins tatoués de tes escapades tribales, et pourtant. Pourtant tu dérives sur des lacs souterrains sans même voir la lumière parce qu'en ce moment, elle est réfugiée, comme toi, dans un lieu qui suinte une humidité repoussante. Il y a du varech qui sort de ton nez en pendouillant, une espèce de mousse filandreuse qui s'accroche à tes pupilles et qui entoile ton coeur. Ça te rend à la fois sauvage et extrêmement délicat, tu es une rose des sables et je sens les écailles fleurir et creuser les arabesques qui définissent tes rares sourires. Tu ressembles aux notes d'une contrebasse ou aux volutes des fumées que nous aimions capturer dans nos cheveux. Tu es la gravité et l'essence d'un espoir que nous cherchions toujours à cueillir. Cette tristesse qui goûte le fer et le tuyau de plastique, elle s'arrime aux papilles. Mais ne prononce pas le désespoir en lavant ta langue avec une guenille, viens juste déposer ton front sur mon comptoir de cuisine, je te ferai sentir du basilic et de la menthe fraîche. J'ouvrirai les fenêtres et tu pourras te jucher dans l'érable qui étend ses racines vers le haut. Je te bercerai entre mes seins et je prendrai tous tes mots comme les pieux d'une nouvelle clôture à ériger entre le roc et le sable, qui s'effrite et déboule.
dimanche 29 septembre 2013
Se faire un masque avec les embruns d'une chute
Marcher sur l'écaille des dragons, en photographier les strates pour faire des tableaux et se jeter les semelles dans la mousse des flaques. Avoir les yeux mouillés en lisant un roman sur la terrasse d'un café, se cacher dans l'ombre d'un pashmina turquoise, rentrer en évitant les lignes du trottoir pour conjurer le sort inventé par un enfant imaginaire, écouter le même cd pendant douze heures. S'étirer les mollets en serrant un arbre dans ses bras, les doigts accrochés dans les nervures, la joue posée contre l'écorce râpeuse, mêler sa sueur à la sève le pied enserré par ses racines. Arrêter la voiture pour caresser le ventre d'une oie tombée au combat, voir un ours bailler dans le Parc des Laurentides et tous les lacs figés dans la brume d'une aube évaporée. Se faire un masque avec les embruns d'une chute et l'arracher d'un coup sec puis regarder les flocons de peaux mortes se mêler aux plumes blanches d'un aigle. S'asseoir le dos sur un mur de ciment brûlé. Porter sur l'omoplate le décalque d'un tag qui ne s'effacera jamais, comme du fusain barbouillé sur l'iris d'un amant croisé par hasard. Se baigner dans les gouttes qui perlent au-dessus de sa lèvre et amener l'orage là où il doit éclater. Avaler son souffle, le recracher par la fenêtre ouverte les talons enroulés dans les rideaux. Partir en randonnée de 15 kilomètres avec de la poussière dans les espadrilles, revenir avec l'empreinte de l'été indien sur les bras.
samedi 21 septembre 2013
Portrait d'un homme de la mer
J’ai rencontré un marin cette semaine. Un instant, j’étais seule avec mon plat de moules poulettes et un roman policier, juchée sur le tabouret au bout du comptoir, et l’instant d’après son odeur emplissait mon espace et j’ai refermé mon livre pour entrer dans son histoire. Un grand gars de 6’3, les cheveux ras, les sourcils fournis qui donnaient à son regard une sorte de profondeur. Peut-être aussi qu’elle venait de toutes les nuits de grandes vagues, quand sa solitude emplit ses draps et sa cabine entière avant de remonter sur le pont supérieur et de plonger dans l'écume. Sa voix portait l’empreinte des nuits de murmures où entre deux verres de rosés, on avoue à une inconnue ses faiblesses, les mains ouvertes sur le bois égratigné. Il me racontait que les relations intimes sont interdites à bord. Les discussions restent toujours superficielles, dirigées par l’ordre et la hiérarchie. L'absence de contacts physiques devient rapidement comme une litanie qui berce la tête d'un manque tel que le ventre se serre, la nuit. Les images des étreintes passées deviennent obsession et l'heure du sommeil un moment presque redouté parce qu'il n'y a rien d'autre à serrer qu'un oreiller plat et le vide constellé d'étoiles.
Ses amours sont hachurées par la ligne d'horizon et par les pertes constantes qu’il s'impose à choisir toujours les départs. Ses escales sont courtes et peu propices aux échanges honnêtes et profonds. Quand il me regardait en me confiant tout cela, je sentais qu’il me voyait vraiment et que les fils invisibles qui le relient à la terre ferme s’enroulaient autour de mon cou pour faire comme un foulard qui me réchauffait de l’air piquant de Rimouski. Il baissait parfois les yeux pour entrer un peu plus loin en lui-même et ça me donnait une furieuse envie de poser ma main sur sa cuisse pour le garder à la surface. Mais je ne l’ai pas fait, bien sûr. J’ai attendu qu’il continue de parler en l’entourant de ouate dans ma tête. J’étais touchée par la manière dont ses secrets se frayaient un chemin jusque sur la peau de mes bras, où je sentais les poils se hérisser à mesure que mon cœur se serrait. Il consacrait ses heures à terre à s'occuper de son père mourant. L'odeur de sa chambre lui remontait au nez. Il puisait dans son amour et dans la peur de l'abandon la force de masser les cuisses frêles, les muscles fragiles de ses bras et de caresser son dos pour l'apaiser. Il touchait son père comme jamais il ne l'avait fait, et ce contact ouvrait les pores de ses paumes à des sensations qui l'atteignaient profondément. Il remontait les années pour déposer sur l'oreiller les souvenirs tendres et calmes, les moments heureux, les anecdotes cocasses qui apportaient de la lumière sur le visage malade. Il disait: J'ai tellement peur de rater son départ. Tu le réussis déjà.
Je le sentais tellement ému que je lui ai offert de sortir du bruit qui atteignait des sommets à minuit, quand les étudiants envahissent le bar pour écluser des shooters de vodka. Sur le pas de la porte, il s’est mis à pleurer très doucement, comme si les larmes venaient de la brise, et son grand corps s’est spontanément penché vers moi. Je l’ai étreint sur le trottoir à côté des tonneaux et des bois de grève suspendus à la porte. Une longue accolade silencieuse, ma paume sur sa nuque douce, le nez dans son polar bleu. Puis il m’a posé une question que personne ne m’avait jamais formulée. Il m’a demandé si je me préparais à vivre un deuil, moi aussi. Après réflexion, je lui ai répondu non, en ajoutant doucement que j’étais cependant en train d’en vivre plusieurs. Que la différence est que je suis en deuil de certains vivants et non plus de mes morts.
Il a voulu traverser la rue pour monter à la petite chambre que j’avais louée à l’auberge. Il avait besoin de me tenir la main jusque dans les escaliers, ouvrir la porte en silence et me border, puis s’en aller mais je n’ai pas osé. Je connais les marins en permission, qui rentrent à terre une fois tous les deux mois et qui se perdent un soir dans les yeux bleus d’une petite femme de la route. Je n'avais pas envie de lui ouvrir mon lit, je voulais lui avoir ouvert mon coeur et qu'il se souvienne de moi uniquement pour ça.
Ses amours sont hachurées par la ligne d'horizon et par les pertes constantes qu’il s'impose à choisir toujours les départs. Ses escales sont courtes et peu propices aux échanges honnêtes et profonds. Quand il me regardait en me confiant tout cela, je sentais qu’il me voyait vraiment et que les fils invisibles qui le relient à la terre ferme s’enroulaient autour de mon cou pour faire comme un foulard qui me réchauffait de l’air piquant de Rimouski. Il baissait parfois les yeux pour entrer un peu plus loin en lui-même et ça me donnait une furieuse envie de poser ma main sur sa cuisse pour le garder à la surface. Mais je ne l’ai pas fait, bien sûr. J’ai attendu qu’il continue de parler en l’entourant de ouate dans ma tête. J’étais touchée par la manière dont ses secrets se frayaient un chemin jusque sur la peau de mes bras, où je sentais les poils se hérisser à mesure que mon cœur se serrait. Il consacrait ses heures à terre à s'occuper de son père mourant. L'odeur de sa chambre lui remontait au nez. Il puisait dans son amour et dans la peur de l'abandon la force de masser les cuisses frêles, les muscles fragiles de ses bras et de caresser son dos pour l'apaiser. Il touchait son père comme jamais il ne l'avait fait, et ce contact ouvrait les pores de ses paumes à des sensations qui l'atteignaient profondément. Il remontait les années pour déposer sur l'oreiller les souvenirs tendres et calmes, les moments heureux, les anecdotes cocasses qui apportaient de la lumière sur le visage malade. Il disait: J'ai tellement peur de rater son départ. Tu le réussis déjà.
Je le sentais tellement ému que je lui ai offert de sortir du bruit qui atteignait des sommets à minuit, quand les étudiants envahissent le bar pour écluser des shooters de vodka. Sur le pas de la porte, il s’est mis à pleurer très doucement, comme si les larmes venaient de la brise, et son grand corps s’est spontanément penché vers moi. Je l’ai étreint sur le trottoir à côté des tonneaux et des bois de grève suspendus à la porte. Une longue accolade silencieuse, ma paume sur sa nuque douce, le nez dans son polar bleu. Puis il m’a posé une question que personne ne m’avait jamais formulée. Il m’a demandé si je me préparais à vivre un deuil, moi aussi. Après réflexion, je lui ai répondu non, en ajoutant doucement que j’étais cependant en train d’en vivre plusieurs. Que la différence est que je suis en deuil de certains vivants et non plus de mes morts.
Il a voulu traverser la rue pour monter à la petite chambre que j’avais louée à l’auberge. Il avait besoin de me tenir la main jusque dans les escaliers, ouvrir la porte en silence et me border, puis s’en aller mais je n’ai pas osé. Je connais les marins en permission, qui rentrent à terre une fois tous les deux mois et qui se perdent un soir dans les yeux bleus d’une petite femme de la route. Je n'avais pas envie de lui ouvrir mon lit, je voulais lui avoir ouvert mon coeur et qu'il se souvienne de moi uniquement pour ça.
vendredi 20 septembre 2013
Ce lieu lumineux où tu seras toujours
En parcourant une ruelle que je n'avais jamais prise, j'ai découvert cette porte. Tu sais que je les ai toujours aimées, tu as vu les centaines de photos que j'ai accumulées au fil des années et qui n'intéressent personne d'autre que moi. C'est en partie grâce à elles que les histoires naissent. Je trouvais l'entrée accueillante et mystérieuse. Elle m'a fait penser à toi. Le mouvement sexy du vent dans le rideau dissimulait l'intérieur, je m'imaginais une pénombre fraîche, une minuscule chambre blanche où tu ferais la sieste. Je te voyais nu sur les draps, couché sur le ventre un genou replié, ta tête enfoncée sous l'oreiller comme un enfant de cinq ans qui a peur d'un hypothétique monstre. La corne sur tes talons craquelés, cette cicatrice dans ton dos juste en-dessous de l'omoplate, tes fesses bombées de sportif tournées vers la porte, l'ombre de tes testicules et le détail des veines de ton avant-bras. J'entendais ces petits ronflements interrompus, les bulles qui naissent sur le bout de tes lèvres -qui me font rire- et que j'aurais aimé imaginer se déposer sur ma peau et éclater sur le bout de mes doigts.
Dommage que je ne t'aie vu dormir que lorsque je t'épiais, les nuits où tu m'offrais ta chambre d'amis. Debout devant la porte entrouverte, le souffle en suspend, mon poids réparti sur la plante des pieds pour ne pas être aspirée par l'odeur de ta peau accrochée au seuil. Je restais là de longues minutes, attendrie, émue, et emportée par la tendresse d'un désir qui provient d'aussi loin que notre premier sourire. Tu as toujours tiré ce rideau entre nous et gardé la possibilité de me toucher comme on repousse une mèche sur le front d'une amie, avec des paroles fines qui abrègent les élans que tu devines. Tu me connais si bien. Tes peurs transpirent entre les phrases que tu interromps soudain quand tu poses tes paumes sur mes épaules en me regardant. Ce temps d'arrêt avant que tu prononces mon nom d'un ton qui porte tout le poids des paroles que tu n'oses me dire pour ne pas me perdre, mais aussi une affection si profonde dans laquelle je m'enroule. Et qui me rassure. Il y a tellement de points de suspension dans ta manière de me nommer qu'on dirait les tirets sur lesquels on inscrirait les mots d'un rébus. Et je gagne toujours à ce jeu-là.
Je te tiens les poignets en riant, je pose mon menton dans le creux de ta clavicule et je te tapote le dos, les yeux fermés pour ne pas que tu sentes que c'est ton coeur que je voudrais empoigner. J'ai finalement décidé de laisser les mots mourir sur mon palais. J'ai choisi ce lieu lumineux où tu seras toujours, refermé la porte de cette chambre où tu dors nu, j'ai pris la première ruelle à droite et j'ai photographié l'ombre des balcons, la Maison-Soleil, la montagne en contre-jour et un vieux Grec nommé Vassili, qui prenait un café sur la terrasse près de la Mairie.
Dommage que je ne t'aie vu dormir que lorsque je t'épiais, les nuits où tu m'offrais ta chambre d'amis. Debout devant la porte entrouverte, le souffle en suspend, mon poids réparti sur la plante des pieds pour ne pas être aspirée par l'odeur de ta peau accrochée au seuil. Je restais là de longues minutes, attendrie, émue, et emportée par la tendresse d'un désir qui provient d'aussi loin que notre premier sourire. Tu as toujours tiré ce rideau entre nous et gardé la possibilité de me toucher comme on repousse une mèche sur le front d'une amie, avec des paroles fines qui abrègent les élans que tu devines. Tu me connais si bien. Tes peurs transpirent entre les phrases que tu interromps soudain quand tu poses tes paumes sur mes épaules en me regardant. Ce temps d'arrêt avant que tu prononces mon nom d'un ton qui porte tout le poids des paroles que tu n'oses me dire pour ne pas me perdre, mais aussi une affection si profonde dans laquelle je m'enroule. Et qui me rassure. Il y a tellement de points de suspension dans ta manière de me nommer qu'on dirait les tirets sur lesquels on inscrirait les mots d'un rébus. Et je gagne toujours à ce jeu-là.
Je te tiens les poignets en riant, je pose mon menton dans le creux de ta clavicule et je te tapote le dos, les yeux fermés pour ne pas que tu sentes que c'est ton coeur que je voudrais empoigner. J'ai finalement décidé de laisser les mots mourir sur mon palais. J'ai choisi ce lieu lumineux où tu seras toujours, refermé la porte de cette chambre où tu dors nu, j'ai pris la première ruelle à droite et j'ai photographié l'ombre des balcons, la Maison-Soleil, la montagne en contre-jour et un vieux Grec nommé Vassili, qui prenait un café sur la terrasse près de la Mairie.
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