vendredi 29 novembre 2013

Ton corps sur la route à St-Vallier-de-Bellechasse

La nuit est tombée lorsque je rentre de Rivière-du-Loup. Je roule sur la 20 en fumant, les nuées sombres crachent des flocons qui barbouillent ma vitre. Mes phares guettent les chevreuils qui sortent souvent à cette heure, je roule pépère sur les vagues granuleuses qui balaient le bitume. Les autres me dépassent en m'aveuglant. Les Soeurs Boulay chantent: "Y'a rien à faire j'dors en cuillère avec des ice-packs de camping". C'est cette phrase-là qui propulse ton corps sur la route drette devant moi, tellement tu me manques, l'ombre de tes bras entre les pointillés, tes longues cuisses musclées et l'image de tes pupilles qui brillent comme des putains de diamants qu'on auraient tirés d'un morceau de charbon. Mes yeux quittent la route, j'ai eu trop peur de t'écraser. J'hallucine ta bouche contre mon cou, ta main sur ma cuisse comme quand on roulait sur l'Île d'Orléans. L'odeur fantôme de tes draps s'immisce dans l'habitacle. Je m'écrase sur mon banc. J'allume une autre cigarette. "T'es où dis-moi, tu reviens quand, j'ai l'air d'un brise-glace dans le désert"... Je souffle par la fenêtre entrouverte les images qui apparaissent: le shooting photo à la lumière d'une lampe de lecture, le ragoût épicé aux piments-dragons cuisiné le dimanche, la voix de Bon Iver qui remplit les combles où tu as ta chambre, ta manière de sauter du lit en remettant ton pantalon tribal pour aller me faire un café trop fort comme je l'aime. Les bouchées de pita à l'humus que tu déposes sur ma langue en m'embrassant, les shooters de rhum avant le cinéma, le bruit de tes bottes dans l'escalier quand tu montes chez moi. "J'suis pas trop petite pour les manèges, j'ai lu ta note su'l frigidaire"... Je m'arrête sur le bord de la route à la hauteur de Beaumont. Y'a de la buée. J'ai pas vu passer les sorties, j'étais assise sur tes genoux et tes mains dans mon dos me déconcentraient. Je m'attache avec un fil imaginaire entre l'accotement et chez moi. C'est un truc que m'a donné ma soeur, pour m'aider à me concentrer et me protéger. Je vais essayer de le suivre pour être sûre de me rendre. Le grésil sautille sur la tôle, le vent se lève et s'enroule aux arbres qui commencent à ployer. Je remets la même toune pour la neuvième fois.

J'ai du plomb dans le ventre. Y'a un cave qui me colle au cul et moi je pense juste à me coller au tien. Les champs se transforment en confettis, je t'imagine courir sur les rafales en riant, ta voix bizarrement perchée dans les aigus quand tu t'emballes et toutes les traces que tu laisses même quand tu voudrais les effacer. Tu veux être nulle part mais tu es partout; tu me fais penser aux aiguilles d'un sapin de Noël dans les craques de mon plancher de bois. Ton ombre s'estompe seulement à Lévis, les lampadaires noient les contours de ton visage qui me réconforte quand j'ai peur. Au premier feu rouge sur le boulevard Charest, je regarde si tu m'as envoyé un message.

"Laisse ta porte débarré, j vé arriver tard".

Y'a rien comme ton corps au bout d'une tempête.

5 commentaires:

Éric McComber a dit…

Yeah.

Miléna a dit…

yeah toi-même! :) Ça me fait au moins un lecteur. AHAH!

Gomeux a dit…

Quel luxe quand même, de pouvoir te lire, là, maintenant.

Miléna a dit…

wow. Merci, Gom! Ça fait chaud au coeur de te voir ici...

Lydia Lefrançois a dit…

J'étais assise tout le long sur ta banquette arrière avec mes fantômes à moi. C'est pas vraiment une lecture, c'est un tour de char dans une tempête.