dimanche 15 décembre 2013

Tu peux ployer, mais ne casse pas

Une nuit il entre à l'hôpital et tout à coup, c'est un amas de certitudes qui éclatent. Dehors la neige crisse sous les pas, les aiguilles du sapin embaument le salon où elle se tient debout près du foyer éteint. Le lit de son fils est vide, le papa dort sur une banquette à ses côtés dans une chambre du service de pédiatrie. Le plus jeune ronfle doucement en haut des escaliers, le nez dans son ourson géant. Cette nuit, le lutin de Noël ne fera pas de mauvais coup. Le silence se matérialise autour d'elle. Il devient aussi gluant que les bras de trois fantômes noirs qui s'invitent par surprise. Elle ne peut pas s'empêcher de prier à sa manière, les phrases retournent à l'espoir, elle se dit qu'il faut avoir la Foi. Peut-être pas en Dieu ni aux anges, mais la Foi en cette vie qu'elle a donné et qu'elle voudrait exempte d'épreuves pour son petit garçon.

Elle me texte pour ne pas avoir à parler à haute voix. Sa gorge est trop serrée. La mienne se crispe aussi, et mes doigts glissent sur le clavier. Je cherche les bons mots. Le sang dans mes bras est épais comme de la mélasse. Je me lève pour allumer le lampion turquoise, le même qui a brûlé pour Mandela, pour ma nièce et pour une petite plume qui s'est envolée il y a presque un an. C'est la flamme des pensées qu'on envoie vers la lune presque pleine, des intentions teintées de courage, l'amour qu'on espère assez fort pour venir à bout des écueils. Un symbole qui remplace en partie les bras que je voudrais enserrer autour de sa peine, là, tout de suite. Il faut attendre, maintenant.

Chaque jour elle me parle du courage de son petit bonhomme. La pomme n'est pas tombée loin de l'arbre. Il a sûrement un peu de sa trempe, la force de caractère de ceux qui voient si rarement le pire. Ceux pour qui il n'y a pas de larmes inutiles, pas de drame auquel on ne peut faire face, une manière de marcher les épaules droites en chassant les nuages d'un revers de la main pour mieux voir en avant. Je ne compte plus les fois où elle a fait basculer ma tristesse en bonheur, ni celles où elle a trouvé les mots qui me guérissaient comme par magie. Je me souviens d'une carte qu'elle m'avait écrite alors qu'elle s'inquiétait pour moi. "Tu peux ployer mais ne casse pas". À l'hôpital malgré les tests et les prises de sang, son fils de 5 ans ne pleure pratiquement pas. Elle non plus. En secret, je pleure pour eux le soir. Ce ne sont pas des larmes de désespoir, mais plutôt d'empathie pour cette famille qui est un peu la mienne. Je pense au combat qui se déroule dans le petit corps de cet enfant que je connais depuis sa naissance, et je lui parle tout bas pour qu'il soit plus fort que tout ça. Je pense à mon amie et à son chum qui se relaient à l'hôpital entre le travail, les courses et le plus jeune qui a aussi besoin d'eux.

Une nuit son corps recommence à fonctionner normalement. Il répond enfin aux traitements ou à nos prières mais peu importe, il est tiré d'affaire. Je pense à la girouette qui peut cesser de tourner dans le ventre de mon amie, à la fatigue qu'elle va pouvoir déposer à la porte et au soulagement qui remplace les fantômes noirs. Au lutin, qui va pouvoir recommencer à faire des mauvais coups et au Noël qu'ils pourront fêter en famille.

Je ne peux m'empêcher de penser aussi à la Foi, qui a sa raison d'être peu importe où elle est dirigée, car elle permet de tenir debout.

1 commentaire:

Lydia Lefrançois a dit…

Une pensée pour Léo, Alex et Mylène aujourd'hui. Très beau texte, qui me rappelle le malaxeur que j'avais moi aussi dans le ventre hier.