mardi 1 juin 2010

Il ignore encore pourquoi il s'est tant cramponné à son regard. Peut-être parce que la couleur de son iris lui rappelait la sphaigne parsemant le faîte des collines près de la maison de son grand-père. Un vert mousseux et délicat, nuancé par la brume et les rosées lors d'une soirée de giboulée, son foulard rose sous ses lèvres dessinées au gloss. Il y a vu le dessin d'un estuaire qu'il avait pris en photo. Il est allé vers elle sans se poser de question. Il lui a simplement dit à quel point il la trouvait belle.

Ils ont fermé le café où le vin chaud transpirait la cannelle. Sa main a serré ses longs doigts frileux et se sont emmêlés à la mèche qui tombait sur son front. Elle l'a suivi dans son appartement sous les toits, les murs de briques et la lueur des flammes servant de paravent à sa nudité émouvante. Il est devenu fou d'elle en quelques heures. Il voyait son corps blême comme un refuge au bout de ses jours. Elle remplissait tout l'espace et débordait même par les fenêtres. Elle s'évaporait en faisant claquer les volets, glissait le long des corridors et tapissait les murs de chaque pièce comme un fantôme vivant dont il ne se départissait jamais. Il voulait respirer en prononçant son nom et s'endormir contre les traces que laissaient son corps dans les draps lorsqu'elle était absente.

Il prenait plaisir à lui concocter des sandwitches au filet mignon et des caris de poisson assaisonnés d'épices aux noms imprononçables. Il lui servait des fromages coûteux accompagnés de vins qu'ils découvraient et notaient ensemble dans un cahier rouge, préparait des petits plats d'olives provençales, berçait des homards vivants avant de les plonger dans l'eau bouillante en souriant de toutes ses petites rides de rire qu'elle embrassait avec des lèvres parfumées au porto blanc-tonic. Il s'asseyait près d'elle pour lui toucher la cuisse en parlant, marchait en lui posant une paume protectrice sur l'omoplate, l'amenait pique-niquer sur les portes de la ville et randonner dans les montagnes pour qu'elle sautille sur les pierres rondes et chaudes d'une rivière qui ressemblait à ce qu'elle était.

Insaisissable.

Elle était diffuse. À la fois gaie et terriblement triste, présente et curieusement lointaine. Affectueuse sans avoir l'air amoureuse. Il passait de longues minutes à l'épier du coin de l'oeil pour essayer de saisir les modulations de son humeur. Elle était imprévisible et déroutante comme un ciel de mars. Ses yeux changeaient souvent de couleur et de direction, ils se perdaient dans un vide inquiétant où il n'avait jamais accès. Jamais. Elle se repliait et disparaissait sous un coussin du divan sans qu'il puisse tendre la main pour la retenir. Il ne pouvait qu'attendre qu'elle revienne de ses périples intérieurs. Elle ne partageait jamais les images qu'elle en rapportait, parlait à demi-mot des passages qu'elle traversait, écrivait dans ses courriels quelques phrases imprécises sur un vague-à-l'âme qu'elle ne définissait pas davantage. Il soupirait en refermant son laptop. Pour une raison qui lui échappait, il avait du mal à la laisser s'enfuir. Ou carrément partir. Il espérait qu'elle parvienne au bout de sa peur, au bout de sa peine, et que son visage y soit pour quelque chose. Qu'il fasse office de lanterne, peut-être, ou de port, sait-on jamais.

Il voulait continuer de l'embrasser sous les fleurs de l'allée d'arbrisseaux qui menait à chez elle, quand elle montait sur une chaîne de trottoir pour parvenir à le prendre dans ses bras sans lever la tête. Il voulait continuer de la regarder dormir le nez enfoui d'une curieuse façon dans un repli de drap qu'elle froissait dans sa paume comme une douillette d'enfant bordée de satin. Il voulait la regarder lire quand elle pleurait à la fin d'un chapitre ou qu'elle vociférait contre un des personnages. Elle lui parlait toujours d'eux comme s'ils existaient. Elle lui disait: "Tu ne sais pas ce qui est arrivé à Laura.." et elle s'emportait en décortiquant une pistache, crachait les écailles dans sa main et continuait sur sa lancée en pigeant dans les plats qu'il cuisinait. Il coupait l'ail en l'écoutant, heureux qu'elle partage ses émois de lectrice avec lui. Son univers était si vaste qu'il avait l'impression de s'y perdre.

Il avait l'impression de se perdre dans les silences qu'elle imposait. Dans les fuites, les regards oppressés, les colères soudaines, les gestes qu'elle n'attendait pas. Il retenait sa main, son souffle et son amour. Quand il marchait sur les quais à l'heure du dîner, il s'efforçait de descendre en lui pour trouver le point d'ancrage entre ses désirs et la réalité. Il s'installait sur un banc avec son sac de pain rassis et en tirant les miettes aux oiseaux, il réfléchissait. À elle. À lui. À la jalousie, à l'absence, à tout ce qui n'était pas dit. Aux crises inutiles, aux discussions vides, au fracas des mots qui sortent du lit et aux réveils douloureux. Il essayait de voir qui elle était au-delà de la femme magnifique qui avait kidnappé son corps en arrachant son coeur au passage. Il ne voyait plus rien tellement elle avait brouillé l'air de ses battements de bras. Il était comme un plongeur dans une mare vaseuse; le nez collé à la surface, la bouche scellée.

Quand il est revenu ce soir là, elle l'attendait sur le pas de la porte. Ses cheveux longs tombant sur une seule épaule, sa jupe noire comme une tulipe à moitié endormie autour des mollets. Elle était assise sur la quatrième marche, son baluchon posé près d'elle. Elle mordillait son bracelet de cuir pour le desserrer. Ses faux-cils battaient vite, comme pour chasser des larmes qui viendraient plus tard. Elle avait l'air d'une femme exposée dans une galerie, sur une toile tragique et lumineuse. Il s'est arrêté pour la regarder quelques secondes. Il a ouvert les bras en signe de reddition, lui a fait signe de se taire et de venir contre lui. Il a respiré ses cheveux, son cou, la naissance de ses seins, il a passé ses mains dans son dos et sur ses fesses, il a froissé sa jupe entre ses doigts impatients. Il a fermé les yeux contre sa joue gauche en caressant son bras doucement, puis il l'a vaguement repoussé en lui disant: Vas-t'en.

Elle lui a dit: Tu m'abandonnes?
Il a répondu: Tu n'as jamais été avec moi...

14 commentaires:

Menteuse a dit…

Le silence fait mal quand il provient d'un être cher.

Et croyez-moi, devient dévastateur quand c'est nous-même qui le présentons.

Texte magnifiquement écrit, encore une fois.

orangesky a dit…

Je ... Je... ne sais pas quoi dire.
La menteuse dit vrai, magnifiquement bien écrit...

orangesky a dit…

Hum, comment on fait pour s'abonner?

Doparano a dit…

Ça me donne mal aux trippes ce textes Milou.

J'ai les yeux noyés et le coeur dans l'étau.


Je t'aime mon amie.

Gomeux a dit…

Argh.

Stie.



Le moton...

Mek a dit…

C'est terrible. Glp.

piedssurterre a dit…

C'est si triste cette histoire.
Si triste.

Blue a dit…

Et si bien écrit...

Miléna a dit…

je ne trouvais pas cette histoire si triste, pourtant...

Elle trouvera surement le moyen de s'ouvrir. Vous verrez bien.

McDoodle a dit…

Ah ben non, attendez, y vont s'marier là ! Tout est dans... Bouhoooou ! Je glisse ! Elle me poursuit cette femme. Dans mon rêve c'est un homme.

Val a dit…

Ouf!

Il n'y a que toi pour me mettre dans pareil état...

Ce texte est magnifique!

nina a dit…
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McDoodle a dit…

Coucou Mil !

Bonne année bella.
J'te souhaite d'avancer librement xx

nina a dit…
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